°Fragmentations°«Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits»
Antonin Artaud
°Fragmentations°
"Je suis un miroir. Regardez-vous en moi"
Andy Warhol
Shiro´
Ω
Les Enfants De Silicium
« A pill to make you numb
A pill to make you dumb
A pill to make you anybody else
But all the drugs in this world
Won't save her from herself »
Coma White
Marilyn Manson
8 ans - Le 9ème enfant du Bloc C – Né en Incubateur – En observation depuis sa naissance Enfermé dans une chambre - Aucun contact avec l’extérieur
Narcose
. Ω .
Coupure brutale. Grésillement. Tremblement de la pellicule. Stries du Film.
On voit une cabine téléphonique. Il décroche. Le combiner est froid. Le plastique est noir. Sale. Dur. Ses doigts se crispent. Leurs empruntes blanches glissent sur sa surface alors que ses ongles griffent. Se plantent. Caressent et arrachent son épiderme. Une odeur. De la fumée froide. Elle imprègne chaque angle. Arête. Surfaces planes de ce cube aux vitres semi transparentes. Il envie de vomir dans la cabine. L’idée le fait sourire mais il se rappelle qu’il va devoir rester ici quelques heures. Aller dehors. Oui. Sortir. Vomir dehors. Il ouvre la porte. Elle crisse et claque son échine de ferraille derrière lui. Il enfonce deux doigts. Non. Toujours pas. Avec le poing. Deux mots lui viennent à l’esprit : « Pénétration buccale ». Il rit. Et merde. Il n’y arrive pas. Il retire son poing. Crache. Un liquide explose le trottoir. Jaune. Sale. A quelques courbes près, ça pourrait être le portrait du Christ. Ou celui de Nixon. Un filet de vomi se colle à sa chemise. Il avale le reste. Se retourne. La cabine est toujours là. Un vulgaire monstre de verre. Il entre. Son numéro. Le numéro de Birdy. Il a dû l’écrire quelque part. Sur un tract. Au feutre. Sur un morceau de papier. Au fond d’une poche… Birdy… Birdy…Non. Rien. Sur son bras alors… Droit. Non. Il n’y a que de la peau. Des lambeaux agrafés les uns aux autres. Un silence épidermique. Aucune trace. Rien. Le bras gauche peut-être… Oui… Ca y est… Il l’a…
« Bonjour vous êtes bien sur. Bonjour vous êtes. Birdy n’est pas joignable. Veuillez laisser un message après le… BIIIIP »
« Oui… C’est moi… Je t’appelais pour… Je voulais te parler une dernière fois… J’aurais voulu te parler directement mais bon… Je sais que j’ai merdé … Je le sais… Mais écoute-moi… J’ai besoin que tu m’entendes… »
« BIIIIP. Il ne vous reste plus de crédit. Il ne vous reste. Veillez recharger. Plus de crédit. BIIIP »
Des pièces. Il lui faut des pièces. Oui dans sa poche arrière. Non. Il porte une robe. Dans les poches extérieures de son manteau alors. Non. Il n’y a que des médicaments. Des gélules. Elles sont bleues. Rondes. Petites. Blanches. Ovales. Grandes. Voila. Il les a. Il les a retrouvées. Dans la poche intérieure. Dans son manteau. Des dizaines de pièces. Voila. Il les prend. Elles glissent. Tombent. Cognent le sol. Une par une. Des portraits. Des chiffres. Des dizaines. Et ce bruit. Il se penche. Sa perruque tombe. Sur ses talons aiguille. Il titube. La ramasse. La remet en place. Enlève une mèche synthétique de ses yeux. Se penche à nouveau. Ramasse les pièces. La fente de l’appareil. Cling. Le numéro de Birdy. Oui. Son bras. Le bras gauche.
« Bonjour vous êtes bien sur. Bonjour vous êtes. Birdy n’est pas joignable. Veuillez laisser un message après le… BIIIIP »
« Oui… Voila… Je t’appelle parce que… Parce que… Je ne sais pas… Je devais parler… Je devais t’expliquer… Te raconter toute mon histoire… Pour que tu comprennes… Il le faut… »
Il essaye de rester calme. Ses mains tremblent. Sa cigarette tombe. Il se penche. Le combiné est calé. Entre son oreille et son épaule. Il ramasse le reste de sa cigarette. Ses ongles peints en rouge. Quelques filets de vomi. Non. Il tremble toujours. Il est paniqué. Regarde derrière. Personne. Se concentrer. Il doit se concentrer. Sur son message. Ce qu’il va dire. Garder son calme avant tout. Parler doucement. Rester logique. Un événement après l’autre. Remettre ça en place. Dans son cerveau. Oui. Reprendre le contrôle. Rester calme. Calme. Calme.
« Je sais que j’ai touts fais foiré entre nous deux… C’est de ma faute… Tout est de ma faute… Mais je dois t’expliquer pourquoi… Je te dois au moins ca après ce que je t’ai fais… »
Il prend une inspiration. Puis deux. La main plantée dans une poche. Il sort une gélule. Bleu. Ovale. 5mg enrobée d’une fine pellicule. Dans sa bouche. Ses lèvres rouges. Du rouge a lèvre sur les incisives. Le médicament se fracture sous ses molaires. Il s’éclate en morceau. Ses dents le broient. Sa mâchoire brise le neuroleptique en minuscules particules. Un peu de salive. Il l’avale. Sa langue frotte. Elle passe sur ses dents. Cherche les morceaux perdus. Dans la joue droite. Trois grains au goût amer. Dans la joue gauche. Rien.
« Tu dois savoir pourquoi je t’ai tué… Tu dois connaître les moindres détails qui m’ont poussé à faire ca… Je ne l’ai pas voulu… Vraiment… Pardonne-moi… Je ne le voulais pas… Je ne sais pas quoi faire… Me confesser… Oui… Une confession… Même morte tu dois connaître toute cette histoire… Ca commencé a partir en vrille quand j’ai rencontré Beth… Je ne t’ai jamais parlé d’elle… C’était une prostituée… Elle… Enfin je voulais simplement enregistrer sa voix sur une bande magnétique… »
Coupure brutale. Arrêt de la pellicule. Griffures noires. Son parasité. Aiguille numérique. Transition.
Je voulais juste enregistrer sa voix sur une bande magnétique. Elle m’a regardé. Je lui ai montré mon dictaphone. J’ai écrit quelques mots sur un bout de carton. Beth a commencé à rire. Un rire que j’aurais dû enregistrer. Mais il était déjà trop tard. J’aurais du absorber le son de sa gorge tendue, le bruit de sa bouche désynchronisée, ses yeux parasites, le claquement de ses paupières bleues. J’aurais voulu enregistrer ces longs cils noirs granuleux, convertir chaque partie de son visage en fréquence linéaire, mais non, mon index s’est immobilisé, il s’est figé au dessus du carré rouge, le doigt posé sur le bouton REC.
Elle a baissé les yeux. Regardait l’asphalte. Penchait son visage vers l’aiguille noir de son talon gauche. Jouait avec un papier trempé de caractères noirs, gorgé de pluie.
On était dehors, il pleuvait, elle avait froid. Beth me demanda si je voulais la baiser. Je lui ai dis non, je voulais juste enregistrer sa voix. Elle me regarda. Ses lèvres esquissèrent un sourire fréquence linéaire. J’ai profité de la faille, appuyé sur le bouton REC, le microphone converti son rire en tension électrique, le signal s’amplifia et alimenta la tête d'enregistrement alors que sa voix cognait la bande magnétique.
« Tu sais que je t’aime bien Boris. J’ai déjà pris des clients étranges, du genre à me demander de porter des dizaines de chaussures, défilé devant eux alors qu’ils se masturbent, mais là, un muet qui vient chaque soir enregistrer ma voix… »
J’ai appuyé sur le bouton STOP, rembobiné la cassette et réécouté la voix de cette femme aux lèvres pourpres.