°Fragmentations°


«Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim, ceux des malades, des parias, des empoisonnés, des suppliciés du la
ngage qui sont en perte dans leurs écrits»

Antonin Artaud


"Je suis un miroir. Regardez-vous en moi"

Andy Warhol










Shiro´



Les Enfants De Silicium










« A pill to make you numb
A pill to make you dumb
A pill to make you anybody else
But all the drugs in this world
Won't save her from herself »

Coma White

Marilyn Manson











Elliot


8 ans - Le 9ème enfant du Bloc C – Né en Incubateur – En observation depuis sa naissance Enfermé dans une chambre - Aucun contact avec l’extérieur



1.






J’ai été brûlé à Nagasaki. J’ai filmé l’explosion d’Hiroshima. J’ai hurlé devant le mur de Berlin. J’ai débarqué sur les plages de Normandie. J’ai embrassé Marilyn Monroe. Tué JFK. Photographié Tien An Men. Epousé Simone de Beauvoir. Ecrasé la rébellion Hutu depuis mon poste de télévision… J’ai tout fait. J’étais partout. J’ai tout vu. Enregistré. Décodé. Analysé chaque images depuis mon fauteuil. D’une chaîne à l’autre je suis devenu ces personnages cathodiques. Je vis à travers leurs silhouettes reflétées sur mon visage bleu. Je suis né ici, dans cette chambre blanche, habillée par un poste de télévision et un fauteuil déchiré. J’ai grandi avec Mickey Mouse. Fêté noël entouré par les rires enregistrés d’une sitcom américaine. Je suis l’enfant de cette génération élevée par notre mère la télévision. Plus qu’un enfant, ma chaire est analogique, ma voix est un parasitage sonore, ma pupille est CRT. D’un clignement d’œil je change de chaîne. Je me nourris de ces masses impalpables. Je mâche, ingurgite, avale et digère toute les informations possible et imaginable...


Assis devant ce cube, je suis présent dans tous les continents du globe. Je suis partout. Je vois tous. Je connais tous. J’ai remplacé Dieu. Je n’ai aucun contrôle sur les hommes mais je connais leurs mouvements, leur vie, leurs moindres secrets. La réalité est maintenant analogique. Tous ce qui n’a pas été filmé n’a aucune existence. Il faut une trace, un enregistrement pour prouver que l’on est en vie, que l’on respire. Il faut avoir filmé cet événement, cette guerre pour qu’elle se matérialise et devienne réelle.


Je vis dans une chambre blanche. Une blancheur clinique étalée tout autour de moi. Quatre murs. Un plafond. Un sol. Je regarde les recoins, je scrute, je cherche le plus petit signe d’une vie. Une fissure, un écaillement a peine perceptible, deux minuscules taches au centre du plafond, ces minuscules grains de sable qui lui donne cette texture étrange, presque palpable. Je connais les moindres recoins de ma chambre. Les moindres imperfections. J’essaye de trouver une trace, une preuve, quelque chose qui m’indiquerait que je ne suis pas seul. Que cette chambre, a ça manière, respire elle aussi. Qu’elle a sa vie, une existence. Mais non, il n’y a qu’a travers le temps que je peux voir les signes une lente dégradation. Des rides qui se forment sur l’épiderme blanc des ses murs. Ce léger plissement dans les paupières des tubes néon, une lumière qui se fait de plus en plus faible avec les années. L’échine voûtée du canapé sur lequel je suis couchée, son cuire déchiré, l’odeur de sa peau. Ses blessures à travers lesquelles je peux voir l’intérieur de son organisme. Un corps fait de mousse et de ressorts. Les artères métalliques d’un veilles homme au cœur fragile.



Dans quelques jours ils viendront. Ils prendront ma télévision. Ils me l’enlèveront. J’ai passé toute ma vie, enfermé avec elle à mes coté. Dans mon sommeil, je l’ai quelque fois appelé maman. Une mère analogique qui a toujours été la, à n’importe quel moment, à n’importe quel circonstances. Elle m’a éduqué. Elle m’a nourri d’images. J’imagine souvent être né, avoir vécu neuf mois dans son ventre de plastique et de verre. J’imagine avoir été bercé par des soubresauts électriques, flottant dans un liquide amniotique et analogique. Je crois que je l’aime, je ne sais pas. Dans quelques jours ils viendront dans ma chambre, je ne les verrai pas, je ne les vois jamais. Ils me disent que demain je me transformerai. D’analogique je deviendrai numérique. « Ce n’est qu’une simple mutation animale » me dit le haut parleur au dessus de mon lit. Une chrysalide de pixel. L’adaptation prendra un certain temps me murmure cette voix féminine entre les parasites sonores. Il faut que tu changes de peau, modifies tes perceptions, ton comportement pour évoluer dans un tout autre univers… Un monde digital.


Couché sur mon lit, le mécanisme de l’horloge m’hypnotise. Je calque ma respiration sur les battements métalliques de son cœur. Plongé entre le sommeil et l’éveil, L’horloge me murmure un léger Tic… suivit d’un Tac… Et la grande l'aiguille noire tremble, s’arrête brusquement, m’indique le chiffre 15 avant que son index métallique me pointe du doigt 1h 43 minutes et 15 secondes… Tic… 16 secondes… Tac… 17 secondes…


Le temps est hémophile, il coule et continue à saigner, secondes après secondes. Je ne sais même pas si nous sommes l’après midi ou en pleine nuit. Je décide toujours de ça à pile ou face. Pile, il fait jour. Face il fait nuit. La lumière crue des tubes néons me donne l’impression que le soleil n’est plus qu’une étoile froide qui grésille et recrache sa lumière artificielle. Un soleil de 18 watts, 230 volts et 60 centimètres


La pièce vient de tomber. Face. Il est alors 1h43 du soir et le tungstène découpe toutes les ombres de ma chambre. Il tranche, lacère, recherche la moindre trace d’intimité comme pour mettre à nu chaque objet. Il les dépossède de leur personnalité, viole leur confidences tapies dans un ombre qui n‘existe plus. Cette lumière cru dissèque chaque angles, contour, textures et lignes droites. Un regard obscène posé sur un lit double, un fauteuil en cuire déchiré, une table basse, Une horloge, une vielle télévision noir et blanche, et un corps qui semble être le mien.


Je ne saurais pas vous dire a quoi il ressemble… Faute de miroir ou de reflet je n’ai pas l’impression d’avoir une apparence, un visage, la moindre silhouette. Je ne sais même pas si je suis un homme ou une machine. Tous ce que je sais de moi, c’est que je m’appel Elliot et je vous écrit parce que vous êtes les seules personnes à me lire. Je n’ai personne a qui parler. J’ai 8 ans et personne ne connaît mon nom. Je n’ai pas envi de mourir seul. Je vous ai dit que je m’appel Elliot ?


J’ai besoin d’une compagnie. J’allume la télévision. Un clignement d’œil et mon iris se rétracte mécaniquement d’un, deux, et de trois diaphragmes. Trois clics et les fines lamelles de plastique se referment lentement les unes sur les autres. L’obturateur de mon œil change d’ouverture alors que j’entends ce petit son, cette bille numérique qui vient d’accepter une tension d’un volt cinq.


La diode infrarouge posée devant mon nerf optique transforme le signal électrique en une lumière qui passe à travers mon humeur vitrée, le cristallin et l’ouverture biomécanique de mon iris. Elle plonge dans le vide de cette pièce avant de frapper le récepteur infrarouge de la télévision.


Le récepteur bascule alors en recevant cette impulsion de 30 kHz. La télévision s’allume alors aussitôt.


Un bref regard sur la gauche pour augmenter le volume. A droite pour baisser le son. Les yeux rivés un millième de secondes sur le plafond et la chaîne bascule vers une autre. C’est ma seule manière de communiquer avec elle. Je l’allume, je l’éteint, je change de chaîne, je modifier les contrastes, Je baisse le volume. Je n’ai pas trouvé d’autre moyen, d’autre contacte avec cet l’objet. Il m’arrive quelque fois de la confondre avec ce que l’on appel une mère.


Je ne sais pas ce que cela fait de sentir la chaleur d’un ventre lorsque l’on pose sa tête contre son épiderme. Sentir un souffle chaud avant que les lumières s’éteignent. Voir se regard maternel posé sur vous. Ces yeux, ce sourire protecteur. Le sentiment d’être aimé, juste ça, rien de plus. D’après les vieilles séries télévisées ça doit être agréable. Le fils vouvoie sa mère avant de poser un baiser sur son front. Elle continue à préparer le dîner. Le gentil petit garçon monte les escalier deux par deux, ouvre la porte, s’installe et commence a faire ses devoir dans sa chambre. Le tous filmé un décors en bois posé au milieu d’un studio hollywoodien. Je ne sais vraiment pas ce que ça fait d’embrasser quelqu’un de proche, de très proche. Je ne sais pas mais je crois que ça doit être agréable d’avoir une mère.

La suite ? ...



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Coma Blanc´ by David Spailier est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Narcose


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1.


Coupure brutale. Grésillement. Tremblement de la pellicule. Stries du Film.

On voit une cabine téléphonique. Il décroche. Le combiner est froid. Le plastique est noir. Sale. Dur. Ses doigts se crispent. Leurs empruntes blanches glissent sur sa surface alors que ses ongles griffent. Se plantent. Caressent et arrachent son épiderme. Une odeur. De la fumée froide. Elle imprègne chaque angle. Arête. Surfaces planes de ce cube aux vitres semi transparentes. Il envie de vomir dans la cabine. L’idée le fait sourire mais il se rappelle qu’il va devoir rester ici quelques heures. Aller dehors. Oui. Sortir. Vomir dehors. Il ouvre la porte. Elle crisse et claque son échine de ferraille derrière lui. Il enfonce deux doigts. Non. Toujours pas. Avec le poing. Deux mots lui viennent à l’esprit : « Pénétration buccale ». Il rit. Et merde. Il n’y arrive pas. Il retire son poing. Crache. Un liquide explose le trottoir. Jaune. Sale. A quelques courbes près, ça pourrait être le portrait du Christ. Ou celui de Nixon. Un filet de vomi se colle à sa chemise. Il avale le reste. Se retourne. La cabine est toujours là. Un vulgaire monstre de verre. Il entre. Son numéro. Le numéro de Birdy. Il a dû l’écrire quelque part. Sur un tract. Au feutre. Sur un morceau de papier. Au fond d’une poche… Birdy… Birdy…Non. Rien. Sur son bras alors… Droit. Non. Il n’y a que de la peau. Des lambeaux agrafés les uns aux autres. Un silence épidermique. Aucune trace. Rien. Le bras gauche peut-être… Oui… Ca y est… Il l’a…

« Bonjour vous êtes bien sur. Bonjour vous êtes. Birdy n’est pas joignable. Veuillez laisser un message après le… BIIIIP »

« Oui… C’est moi… Je t’appelais pour… Je voulais te parler une dernière fois… J’aurais voulu te parler directement mais bon… Je sais que j’ai merdé … Je le sais… Mais écoute-moi… J’ai besoin que tu m’entendes… »

« BIIIIP. Il ne vous reste plus de crédit. Il ne vous reste. Veillez recharger. Plus de crédit. BIIIP »

Des pièces. Il lui faut des pièces. Oui dans sa poche arrière. Non. Il porte une robe. Dans les poches extérieures de son manteau alors. Non. Il n’y a que des médicaments. Des gélules. Elles sont bleues. Rondes. Petites. Blanches. Ovales. Grandes. Voila. Il les a. Il les a retrouvées. Dans la poche intérieure. Dans son manteau. Des dizaines de pièces. Voila. Il les prend. Elles glissent. Tombent. Cognent le sol. Une par une. Des portraits. Des chiffres. Des dizaines. Et ce bruit. Il se penche. Sa perruque tombe. Sur ses talons aiguille. Il titube. La ramasse. La remet en place. Enlève une mèche synthétique de ses yeux. Se penche à nouveau. Ramasse les pièces. La fente de l’appareil. Cling. Le numéro de Birdy. Oui. Son bras. Le bras gauche.

« Bonjour vous êtes bien sur. Bonjour vous êtes. Birdy n’est pas joignable. Veuillez laisser un message après le… BIIIIP »

« Oui… Voila… Je t’appelle parce que… Parce que… Je ne sais pas… Je devais parler… Je devais t’expliquer… Te raconter toute mon histoire… Pour que tu comprennes… Il le faut… »

Il essaye de rester calme. Ses mains tremblent. Sa cigarette tombe. Il se penche. Le combiné est calé. Entre son oreille et son épaule. Il ramasse le reste de sa cigarette. Ses ongles peints en rouge. Quelques filets de vomi. Non. Il tremble toujours. Il est paniqué. Regarde derrière. Personne. Se concentrer. Il doit se concentrer. Sur son message. Ce qu’il va dire. Garder son calme avant tout. Parler doucement. Rester logique. Un événement après l’autre. Remettre ça en place. Dans son cerveau. Oui. Reprendre le contrôle. Rester calme. Calme. Calme.

« Je sais que j’ai touts fais foiré entre nous deux… C’est de ma faute… Tout est de ma faute… Mais je dois t’expliquer pourquoi… Je te dois au moins ca après ce que je t’ai fais… »

Il prend une inspiration. Puis deux. La main plantée dans une poche. Il sort une gélule. Bleu. Ovale. 5mg enrobée d’une fine pellicule. Dans sa bouche. Ses lèvres rouges. Du rouge a lèvre sur les incisives. Le médicament se fracture sous ses molaires. Il s’éclate en morceau. Ses dents le broient. Sa mâchoire brise le neuroleptique en minuscules particules. Un peu de salive. Il l’avale. Sa langue frotte. Elle passe sur ses dents. Cherche les morceaux perdus. Dans la joue droite. Trois grains au goût amer. Dans la joue gauche. Rien.

« Tu dois savoir pourquoi je t’ai tué… Tu dois connaître les moindres détails qui m’ont poussé à faire ca… Je ne l’ai pas voulu… Vraiment… Pardonne-moi… Je ne le voulais pas… Je ne sais pas quoi faire… Me confesser… Oui… Une confession… Même morte tu dois connaître toute cette histoire… Ca commencé a partir en vrille quand j’ai rencontré Beth… Je ne t’ai jamais parlé d’elle… C’était une prostituée… Elle… Enfin je voulais simplement enregistrer sa voix sur une bande magnétique… »



2.


Coupure brutale. Arrêt de la pellicule. Griffures noires. Son parasité. Aiguille numérique. Transition.

Je voulais juste enregistrer sa voix sur une bande magnétique. Elle m’a regardé. Je lui ai montré mon dictaphone. J’ai écrit quelques mots sur un bout de carton. Beth a commencé à rire. Un rire que j’aurais dû enregistrer. Mais il était déjà trop tard. J’aurais du absorber le son de sa gorge tendue, le bruit de sa bouche désynchronisée, ses yeux parasites, le claquement de ses paupières bleues. J’aurais voulu enregistrer ces longs cils noirs granuleux, convertir chaque partie de son visage en fréquence linéaire, mais non, mon index s’est immobilisé, il s’est figé au dessus du carré rouge, le doigt posé sur le bouton REC.
Elle a baissé les yeux. Regardait l’asphalte. Penchait son visage vers l’aiguille noir de son talon gauche. Jouait avec un papier trempé de caractères noirs, gorgé de pluie.

On était dehors, il pleuvait, elle avait froid. Beth me demanda si je voulais la baiser. Je lui ai dis non, je voulais juste enregistrer sa voix. Elle me regarda. Ses lèvres esquissèrent un sourire fréquence linéaire. J’ai profité de la faille, appuyé sur le bouton REC, le microphone converti son rire en tension électrique, le signal s’amplifia et alimenta la tête d'enregistrement alors que sa voix cognait la bande magnétique.

« Tu sais que je t’aime bien Boris. J’ai déjà pris des clients étranges, du genre à me demander de porter des dizaines de chaussures, défilé devant eux alors qu’ils se masturbent, mais là, un muet qui vient chaque soir enregistrer ma voix… »

J’ai appuyé sur le bouton STOP, rembobiné la cassette et réécouté la voix de cette femme aux lèvres pourpres.




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